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Dès l'origine j'ai choisi, pour des raisons musicologiques, de faire interpréter la musique vocale sacrée des 16e
et 17e siècles par un ensemble de chanteurs solistes. Un choix de pionnier : car il est maintenant généralement
admis que les cantates et les Passions de J.S.Bach, par exemple, qui représentent en quelque sorte le summum de ce
répertoire, furent écrites pour un groupe de ce type. Ainsi, les interprètes modernes ont appris à se placer dans
le contexte historique de la création baroque, en prenant comme point de départ les pratiques coutumières des
compositeurs eux-mêmes, plutôt que de remonter le temps à partir des habitudes prises par la suite, ce qui fut le
cas général jusqu'à il y a vingt ans environ. Les musicologues s'accordent aujourd'hui pour reconnaître que les
chorales sont une invention du 18e siècle.
Les avantages musicaux de ce choix sont particulièrement évidents dans la musique en contrepoint, car chaque partie
se distingue tant par la couleur vocale que par la tessiture, et la personnalité même du chanteur rentre en jeu.
C'est d'autant plus le cas dans la musique baroque du début du 17e siècle, lorsque l'individu prime sur le collectif.
L'Ensemble s'efforce de laisser les solistes s'exprimer librement en tant qu'individus dans les parties à voix seules,
ce qui est non seulement approprié mais nécessaire selon les principes de l'art baroque. En même temps, dans les
tutti, l'individu se fond dans le collectif, pour faire en sorte que le tout devienne "plus que la somme des
parties". La recherche de cet équilibre est l'aspect le plus passionnant du travail de l'Ensemble, et peut-être
celui qui le distingue le plus des autres ensembles. Il s'agit de réaliser une véritable œuvre sociale et collective
– une "société en miniature" – dans laquelle l'esprit de la musique, son "écriture", est exprimé autant par le
collectif que par la particularité individuelle ; un objectif inhabituel, relevant même de l'ascèse, dans le monde
moderne.
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Ce que nous cherchons à créer ne peut être mieux résumé que par ce critique d'un concert donné à Stockholm
en juin 2006 : "La manière de chanter de l'Ensemble William Byrd, un ensemble français, est telle que le païen le
plus acharné pourrait être converti par un motet ou un Salve Regina. Les voix glissent paisiblement dans la salle
comme si elles cherchaient à en remplir les espaces vides sans s'entrechoquer ; c'est l'harmonie des sphères en
format de musique de chambre." (Aftonbladet, Stockholm).
La société dans laquelle nous vivons est celle de l'Europe : un groupement d'Etats-nation, chacun avec sa propre
histoire, mais qui se rassemblent pour le plus grand bien lorsqu'ils agissent de concert. L'objectif final de
l'Ensemble est de montrer que les forces qui unissent ces pays sont beaucoup plus grandes que celles qui les
divisent. Au 17e siècle, cette impulsion fédératrice provient de l'Italie, la source de toute la création musicale
du Baroque. Dans des mesures différentes, elle influence la musique de tous ses voisins – même (ou peut-être surtout)
les plus lointains. Ainsi, au tournant des 16e et 17e siècles, le roi polonais fit venir en vingt ans plus de cent
musiciens italiens à sa cour. Pendant ces deux siècles, l'Angleterre fut envahie de violistes, violonistes et
chanteurs italiens. Au début du 18e siècle, le roi portugais João V créa sa Chapelle royale à l'image du Vatican ;
il envoya ses jeunes compositeurs (dont Esteves) à Rome pour y poursuivre leurs études, il fit venir des maîtres
italiens tels Domenico Scarlatti, et interdit même la forme ibérique la plus typique, le villancico, dans les
cérémonies de la cour. A noter également que les plus grands compositeurs français du 17e siècle, Lully et
Charpentier, furent italiens, que ce soit par naissance ou par adoption.
La raison d'être de l'Ensemble européen William Byrd est d'explorer ce répertoire, en mettant en relief les différences,
en soulignant les similarités : les programmes comprennent donc des musiques venant de toute l'Europe. On retrouve parmi
les programmes récents des œuvres de la période du roi du Portugal le plus italien, ainsi que de la collection de Gustav
Düben, maître de chapelle de la Cour de Suède (et organiste de l'Eglise allemande de Stockholm). Dans sa volonté de tout
comprendre et de tout posséder, Düben fit venir des partitions non seulement des pays baltes voisins et d'Allemagne, mais
également d'Italie (de nombreux unica de Carissimi), de France et d'Angleterre.
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Au Festival d'Ambronay en septembre 2006,
l'Ensemble fera entendre pour la première fois en France des œuvres polonaises du 17e siècle, dont les origines
italiennes sont aussi immédiatement reconnaissables que la tournure bien polonaise de leurs formules mélodiques et
rythmiques.
A partir de 2007, j'envisage avec l'Ensemble un retour aux origines dans la musique anglaise des 16e et 17e siècles.
La période fut particulièrement riche en bouleversements politiques et sociaux : dissolution des monastères par
Henry VIII, Age d'or d'Elizabeth I avec la musique de Thomas Tallis et William Byrd, époque de Shakespeare, guerre
civile des années 1630, Restauration de Charles II en 1660 avec l'extraordinaire explosion d'énergie créatrice qui
s'ensuivit, Révolution glorieuse (mais sans effusion de sang) de 1688. Nous appuyant sur mes connaissances du
répertoire anglais mais aussi sur notre capacité à le replacer dans un contexte européen dominé par la musique
italienne, nous explorerons les œuvres des compositeurs les plus connus, tels Tallis, Byrd et Purcell, ainsi que de
leurs contemporains moins connus mais aussi importants, tels Sheppard, Taverner, Dowland, Tomkins, Blow, Locke,
Eccles... L'Ensemble apportera son attention habituelle aux aspects musicologiques et organologiques – choix des
instruments (nous avons été les premiers, en 1990, à enregistrer la musique sacrée de Purcell avec théorbe dans le
groupe du continuo), du tempérament (l'Ensemble est le seul à utiliser habituellement le tempérament mésotonique),
du diapason (plus bas que le diapason employé généralement par les ensembles anglais), des voix (hautes-contre à la
française plutôt qu'alti à l'italienne) – ainsi qu'à la prononciation et à la prosodie de l'anglais de l'époque
(l'Ensemble est le seul à s'y être penché sérieusement).
- Graham O'Reilly
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